Deux bureaux
Des collègues me demandent parfois pourquoi une chirurgienne qui opère chaque semaine continue de consacrer du temps au laboratoire. La réponse est simple : j'ai toujours eu deux bureaux. À l'un, j'examine et j'opère des patients. À l'autre, je lis, j'analyse des données et j'essaie de répondre aux questions que le premier ne cesse de me poser. L'un n'a guère de sens sans l'autre.
Ankara : apprendre le métier
J'ai fait mes études de médecine à l'université Gazi et mon internat d'ophtalmologie à l'université Başkent, toutes deux à Ankara. L'internat apprend à reconnaître les maladies et à opérer en sécurité, mais il fait aussi naître des questions auxquelles les manuels de l'époque ne savaient pas répondre. Pourquoi la sécheresse oculaire d'un patient guérit-elle, quand celle d'un autre continue de brûler pendant des années ? Pourquoi une cornée jeune se déforme-t-elle lentement jusqu'au ? Ces questions m'ont suivie bien au-delà de la consultation.
Miami : apprendre à questionner
En 2014, grâce à une bourse postdoctorale du TÜBİTAK, je suis partie au Bascom Palmer Eye Institute, à Miami, pour travailler en recherche sur la cornée et la . Une année dans un tel lieu change la manière de penser. J'y ai appris qu'une bonne question de recherche est une discipline en soi : assez précise pour être testée, assez importante pour compter. J'y ai aussi appris que l'anglais scientifique, le scepticisme scientifique et l'amitié scientifique se travaillent au quotidien, comme la chirurgie.
Paris : apprendre à rester
Quelques années plus tard, je suis repartie, cette fois pour Paris et un fellowship de cornée à l'hôpital Cochin. Paris ne devait être qu'une étape ; ce fut une seconde formation. En parallèle du fellowship, j'ai mené des travaux de doctorat et soutenu finalement deux thèses entre 2019 et 2023 : l'une en neurosciences à l'Université Paris Cité, l'autre en biochimie médicale à l'université Gazi. Vivre entre deux pays, deux langues et deux systèmes universitaires était exigeant. Cela m'a aussi appris qu'une même surface oculaire peut se décrire dans le vocabulaire de la clinique, d'une voie moléculaire ou d'un récepteur de signalisation, et que les réponses les plus riches naissent lorsqu'on refuse de n'en choisir qu'un seul.
Ce qu'est vraiment la transmission
Aucune de ces étapes ne s'est faite seule. À chacune, des aînés m'ont ouvert une porte, confié un projet ou simplement pris mes questions au sérieux. J'en suis venue à considérer le mentorat moins comme un conseil que comme une autorisation : celle d'être curieuse, de changer de ville, d'entreprendre une thèse difficile tout en travaillant à temps plein. Aujourd'hui professeure à Ankara, j'essaie de transmettre cette même autorisation à mes étudiants et à mes internes. Voir un jeune médecin formuler sa première véritable question de recherche est l'un des plaisirs discrets de la vie universitaire.
Pourquoi la paillasse compte encore
Pourquoi une chirurgienne fait-elle encore de la recherche fondamentale ? Parce que la clinique soulève des questions auxquelles seul le laboratoire peut répondre, et que le laboratoire renvoie des réponses qui changent le bloc opératoire. Mes travaux sur le stress oxydatif et l'inflammation dans la sont partis de patients dont nous ne parvenions pas à expliquer complètement l'atteinte ; des années plus tard, ils ont contribué à désigner une voie moléculaire et une cible thérapeutique possible. Le chemin qui mène d'un œil rouge et brûlant à une voie de récepteur est long, mais il est praticable, et il faut bien que quelqu'un le parcoure.
J'ai toujours deux bureaux. De plus en plus, ils me semblent n'en faire qu'un, vu de deux côtés.